Le service des Monuments Historiques

Depuis 1830, avec la création du poste d’inspecteur général des Monuments historiques, la défense du patrimoine architectural est devenue objet de responsabilité publique confiée au « Service des Monuments Historiques » dont la vocation est de conserver et transmettre à nos successeurs ces témoins d’architecture qui lui sont confiés dans toute leur vérité archéologique, artistique et technique.

Un édifice ancien n’est pas seulement prétexte à étude et à publication : il est aussi œuvre d’art dans son ensemble et dans toutes ses parties.

Il est témoignage en particulier des techniques, des savoir-faire et des matériaux employés à une ou plusieurs époques. dans les régions où il se situe.

Le souci principal du Service des Monuments Historiques doit être la perfection des actions de conservation vers laquelle doivent tendre les efforts de tous ceux qui y participent ; or, les soins à dispenser pour remédier aux destructions, aux effets de la négligence et au vieillissement naturel ne doivent pas consister en l’application de pansements indécents par des infirmiers malhabiles. Adapter un monument pour le maintenir vivant dans le présent exige érudition. talent, respect et discrétion.

Cela incombe pour une large part aux Architectes en Chef des Monuments Historiques dont le corps est l’un des éléments de base de ce grand Service de l’État que représente la Direction du Patrimoine au Ministère de la Culture et de la Francophonie.

Créateurs par métier, ces architectes sont conservateurs par vocation. Cette dualité surprend certains, d’autres l’envient.

Mais. comme dans toute vocation, son exercice revêt deux facettes : honneur et grandeur, servitudes et devoirs, et ce dernier aspect est essentiel pour déterminer la place que doit valablement tenir ce corps d’architectes au sein du Service.

Si les médecins qui soignent les corps prêtent le serment d’Hippocrate, les architectes qui ont pour mission de faire preuve d’une déontologie sans faille. Ils ne peuvent d’ailleurs assumer cette charge sans une longue préparation spécialisée et seulement à la suite d’un très sévère recrutement organisé par l’État, sur concours, permettant d’évaluer leurs connaissances professionnelles certes, mais aussi leur capacité morale, garantie d’un respect rigoureux des œuvres d’art monumentales qui leur sont confiées.

L’exercice de la mission est complexe : il a fait l’objet selon les époques, les lieux, et les sensibilités successives, d’options diverses dont on a pu observer les usages. Fondés ou non, soit sur des interprétations plus ou moins libres sujettes à discussion, soit sur une charte.

Le projet fait l’objet, avant sa mise en œuvre, de la collaboration d’une équipe de recherche pluridisciplinaire (archéologue, historien, documentaliste, ingénieur, etc.) qui est coordonnée par !’Architecte en chef et qu’il signe sous sa seule responsabilité.

Le projet est ensuite soumis à l’avis d’une Inspection générale et, si besoin est. de la Commission supérieure des Monuments Historiques. La décision finale appartient au Ministre de la Culture.

Les options qui en résultent peuvent aller de ]’absence d’intervention, par volonté d’authenticité conservée qui fabrique la future ruine, à l’entretien léger, subtil et périodique

qui ralentit, à l’aide de médecines douces, un vieillissement naturel progressif ; mais cela ne dispense pas, un jour ou l’autre, d’effectuer des interventions plus lourdes exigeant la substitution de matière neuve à celle qui périt, ou même parfois la mise en œuvre de prothèses invisibles ou affirmées selon les cas ; ce peut être, enfin, toutes les interventions tendant à maintenir le monument dans le présent et pour l’avenir, afin de le rendre apte à remplir une nouvelle fonction.

En toutes circonstances, ces actions ont néanmoins la prétention de ne jamais franchir la dangereuse frontière interdite de la falsification ou de la reconstitution hypothétique et conjoncturelle ce respect déontologique est, depuis qu’il existe, conserver, transmettre et adapter les monuments qui ont depuis qu’il existe, l’une des préoccupations fondamentales

vécu, vieilli et menacent parfois de périr, doivent, eux aussi, du Service.

Cela suppose d’en préciser sans cesse l’éthique, en raison de la complexité croissante des conditions de son exercice qui sont, certes, une contrainte de plus en plus présente, mais dont la prise en compte constitue l’ intérêt indéniable d’un métier qui ne saurait être pratiqué isolément. L’architecte doit alors savoir puiser chez ses interlocuteurs un enrichissement mutuel et la garantie d’un aboutissement équilibré. À partir de principes parfois antagonistes naissent des affrontements fructueux issus d’une appréciation collégiale qui fait référence tantôt à l’art et à son harmonie supposée,

tantôt à la notion de composition ou, encore fait appel à l’histoire qui sacralise le document et ]’authenticité.

Tout ceci est justifié mais ne sera fécond que dans la mesure où, ne s’opposant pas au phénomène d’évolution des monuments qui s’est manifesté tout au long des siècles, l’actuel débat n’aboutira pas à figer aujourd’hui l’édifice dans un état définitif alors que l’analyse de ses strates successives suscite notre intérêt même.

Mais la réciproque est vraie : il faut prendre garde aux prétendues exigences utilitaires de l’édifice à « gagner sa vie ». Elles voudraient justifier des « adaptations » lorsqu’on souhaiterait parfois s’offrir le luxe de la conservation pure de la beauté pour elle-même. Mais, parmi les complexités croissantes, on peut citer celles-ci :

Le champ patrimonial a considérablement évolué depuis 1835 : l’extension territoriale des édifices protégés, un nouvel intérêt pour des catégories élargies, l’annexion des abords et des ensembles urbains, l’approfondissement continuel des connaissances qui révèle aujourd’hui, grâce aux moyens sophistiqués d’une technologie de pointe, l’authenticité des témoins de !’Histoire et leu r message, développent et encadrent avec une rigueur scientifique plus poussée les activités et prestations à fournir ainsi que les partis d’intervention proposés par les architectes.

En outre, la collégialité accrue, l’augmentation des détenteurs du pouvoir d’agir, l’accroissement de la masse des prestations à accomplir ont transformé au cours des

dernières années le mode d’exercice de !’Architecte en Chef des Monuments Historiques.

Faut-il pour autant en conclure que sa tâche et son rôle en sont amoindris?

il semble au contraire qu’ils en sortent renforcés car l’exercice solitaire n’est plus possible et que, dans ce travail d’équipe justifié par l’importance extrême des responsabilités, l’architecte ne doive pas se dépouiller des qualités spécifiques de son métier. il devra les accroître et les développer à la mesure de ]’extension catégorielle des champs patrimoniaux

et des nécessités de dialogue qu’il lui faut entretenir à cet égard avec ses partenaires. L’approfondissement continu de ses connaissances demeure un devoir essentiel et vital.

Par ailleurs. il devra savoir coordonner autour de la maîtrise d’œuvre, dont I‘exclusive responsabilité lui incombe, toutes les actions diverses qui contribuent à la rendre plus performante et plus adaptée à la valeur de la matière traitée, mais c’est sous sa signature et donc sous sa responsabilité que les remèdes proposés seront fournis.

Enfin, bien qu’architecte libéral, il a été formé, recruté, délégué par l’État dans une circonscription territoriale où il exerce une fonction d’agent public.

Il devra à ce titre posséder au plus haut degré le sens du Service public, ce qui signifie être au service du public et des monuments.

Mais à cette fonction est attaché un devoir rigoureux : quelles que soient les influences issues de la participation croissante de l’opinion et des détenteurs du patrimoine, il devra respecter avec une parfaite et totale loyauté les décisions administratives prises sur ses propositions, et cela dans le respect d’une rigoureuse déontologie propre au métier d’Architecte en Chef des Monuments Historiques.

Yves BOIRET
Architecte en Chef, Inspecteur Général des Monuments Historiques

Source : Sous la direction de PERROT (Alain-Charles), Les Architectes en Chef des Monuments Historiques, 1893 – 1993, centenaire du concours des ACMH, Levallois-Perret, 1994, ISBN. 2-903104-06-9.